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Libertin(s) etc.

La Compagnie Acte Un travaille sur Le Libertin de Eric-Emmanuel Schmidt, comédie qu’elle présentera prochainement sur les planches.

Avant de se réjouir de ce spectacle, il convient de se remémorer ou peut-être d’apprendre, deux ou trois choses concernant ses protagonistes et tout d’abord, à propos du Libertinage lui-même.

Qu’est-ce que le libertinage ?

Le terme vient du latin libertinus qui désignait dans l’antiquité l’esclave qui vient d’être libéré, affranchi.

Mais que sait-on en réalité de ce qu’a été et de ce qu’est le libertinage ? Quel rapport a-t-il avec la liberté ? Qui l’a incarné et qui le représente ? Nous avons tous plus ou moins présent à l’esprit quelques figures plus ou moins valorisante qui sont associées à cette idée : Voltaire, Rousseau, Sade, Dom Juan, Casanova, mais aussi Dominique Strauss-Kahn, Ovidie, Colette… Des périodes historiques y sont associées : le siècle des lumières, la révolution française, de lieux : Paris, mais aussi le Cap d’Agde et les boites échangistes…

Quand on essaie d’avancer en suivant ce terme, on découvre un joyeux bazar fait de liberté de penser, de sensualité, de déviances, de fantasmes, d’excès, d’érudition, de crimes, d’amour, d’urgence à vivre. 

En réalité, les acceptions modernes du terme sont beaucoup plus ... plaisantes à certains égards, que celles des origines : le libertinage, c’est aujourd’hui d’abord et avant tout du sexe. C’est du sexe ad nauseam d’ailleurs, partout et tout le temps. Personne ne se fait d’illusion sur ce que sont des rencontres, des soirées, des aventures libertines, encore que… la réalité de ces moments est parfois bien différente des fantasmes qu’ils génèrent. En tout cas, personne n’imagine avoir à philosopher lorsqu’il se rend à une soirée libertine.

 

Pourtant au début, le libertinage, c’est avant toute chose de la philosophie

D’épicurien à « des culs, pis rien »…

Au commencement était Épicure (Ἐπίκουρος) 341 à 210 av JC.

 

En physique,

il soutient que la matière est constituée de parties qu’on ne peut diviser (les atomes) qui se meuvent dans le vide pour former des agrégats de matière. Jusqu’à présent il semblerait qu’il avait drôlement raison. Mais il soutient aussi que l’âme serait un de ces agrégats de matière et ça… on n’en sait toujours rien. 

 

 

 

 

 

 

En éthique,

il soutient que le plaisir est le « souverain bien ». Ah ! me direz-vous… Mais ne vous excitez pas tout de suite : le plaisir, pour lui, c’est l’absence de douleur. Autant dire que ce n’est pas dans les papouilles ni dans les polissonneries mais plutôt dans la cessation des coups de marteau sur la tête. (Personnellement, j’avais compris dès l’école primaire et les séances collectives de vaccin, que le plaisir n’est pas dans l’Epicure…)

 

En logique,

il soutient que la sensation est à l’origine de toute connaissance, ce qui donnera par la suite l’empirisme. Aujourd’hui, seuls les sportifs ont poursuivi la poursuite des bases de l’empirisme, puisqu’ils déclarent après chaque compétition qu’ils ont réussi ou échoué à « retrouver leurs sensations ».

 

C’est sans doute le rapprochement de ces deux dernières propositions - le plaisir et la sensation - qui fait qu’aujourd’hui les qualificatifs « épicurien » et « libertin » sont devenus l’un et l’autre synonyme de licence absolue. « Je suis un épicurien » signifie couramment maintenant « je suis un jouisseur qui se lâche sur la bouffe, la baise et… heu, la bouffe et la baise. » On est très loin de la pensée d’Épicure.

 

Cet éloignement  est assez bien rendu par ce refrain populaire :

Plus j’avance, plus tu recules

Comment veux-tu, comment veux-tu

Que je t’inocule ? 

mais je m’éloigne moi aussi.

 

 

 

Quant la vie privée d’Epicure, nous en savons peu de choses. Il était, paraît-il  végétalien et vivait paisiblement entouré de ses disciples auxquels il enseignait ses doctrines. Il était fidèle en amitié. Cette existence sans excès lui vaudra pourtant la réputation, sans doute propagée par d’autres philosophes jaloux, d’être un impie, un débauché, un pourceau. 

Que cette image très certainement calomnieuse demeure prouve, si c'était encore nécessaire, qu’une imbécilité mensongère a plus de chances de survie qu’un propos estimable. 

 

Le fait est que la pensée du philosophe grec est bien mal transmise et qu'elle est aujourd'hui réduite à l’idée de jouir sans entrave qui semble un cul-de-sac : des culs, pis rien.

 

 

 

Premiers libertins et XVIIème

Les tout premiers, au XVIème siècle sont italiens - Cardan, Paracelse, Machiavel (tient ! celui-là on en a entendu parler…) - mais c’est au XVIIème que le libertinage affronte carrément le dogmatisme. 

Le combat est inégal. Contre le libertinage qui prétend tout soumettre à l’épreuve de l’expérimentation et de la logique, il y a tous les tenants des dogmes philosophiques ou religieux, appuyés par ceux qui ont gros à perdre à l’exercice d’un esprit critique : la monarchie de « droit divin », les prêtres, les politiques - car, en ces temps lointains, le croiriez-vous, il y avait des prêtres obscènes et des politiques malhonnêtes… ! - et, en général, tous ceux qui prônaient le maintien de l’ordre établi, même fondé sur des superstitions et des mensonges. Les libertins s’attaquaient même à la réalité des oracles et des miracles ! Dieu lui-même branlait dans le manche !

 

Au XVIIème, certains libertins vont jusqu’à se proclamer « antéchrist ».

 

En vérité, il fallait être fou pour ainsi contester ce que tout le monde tenait pour … heu, parole d’évangile ! Les risques étaient énormes : il n’y avait pas alors de liberté d’expression et le crime de lèse-majesté n’était pas une partie de rigolade. Ce n’était pas l’époque bénie actuelle où tout le monde peut s’exprimer à la télévision s’il a l’âge, le poids, le statut social, l’apparence, la bagnole, la maison, le chienchien, les enfants, les revenus, le QI, les dents, les cheveux, l’haleine, l’opinion et les amis convenables !

 

Mais ce qui les soutient, c’est :

  • la découverte du nouveau monde qui prouve que le « Monde Chrétien » n’est pas unique, 
  • les œuvres d’art qu’on y découvre et qui prouvent que le sens de la beauté existe hors du christianisme,
  • les découvertes scientifiques qui contredisent partout le fait religieux,
  • les conflits politiques et religieux internes qui affaiblissent la confiance qu’on porte aux pouvoirs en place (ça, aujourd’hui, on est bien tranquilles… ça a complètement disparu !)

Le roman Libertin

C’est le XVIIIème siècle qui laisse l’empreinte la plus profonde dans le souvenir collectif du libertinage, à cause de la littérature qu’il a laissé. Sade, Choderlos de Laclos, Crébillon, sont la partie émergée de l’iceberg, mais comme elle est haute en couleur, on se souvient d’elle plus que du reste. 

Si l’image que nous avons du libertinage est autant emprunte de sexualité déviante et d’excès en tous genres, c’est en grande partie à eux que nous le devons. La philosophie du libertinage, en prenant de l’ampleur, s’est accommodée, comme tous les grands courants de pensée, de toutes sortes de compagnons de route dont certains des plus douteux. On peut estimer qu’il y a eu un glissement d’une pensée vers une autre, ou plutôt une inversion dans les propositions : au XVIIème la réelle liberté sexuelle des libertins était une conséquence de leur liberté de pensée ou de leur volonté de s’affranchir des carcans dogmatiques en place. Insensiblement, cette même liberté sexuelle devient la raison d’être du libertinage, sa fin en soi et elle prend prétexte de la liberté de pensée. On se prétend désormais libre penseur et résistant contre la morale pour justifier ses déviances et son immoralité.

Au XXème et XXIème siècles

Une fois passées les révolutions, les dogmes ont rappliqué ventre à terre. anciennes valeurs conservatrices, les obscurantismes de tous poils attendaient, tapis dans leur coin, l’opportunité de déferler à nouveau sur l’humanité. Tous les nationalismes et les totalitarismes se sont rués en masse sur la pensée et tout le monde ou presque s’est mis à marcher au pas, chacun derrière son drapeau, sa nation, son idéologie, sa religion, sa race… l’humanité est devenue le cauchemar du libertinage, remplaçant la possibilité de penser par soi-même par une sorte de super-marché de la pensée où l’on peut au choix se composer une personne en composant avec les courants de pensée comme on se fait un glace en commandant différents parfums : un bon morceau de consumérisme, une dose d’écologisme, ce qu’il faut de collectivisme pour ne par avoir l’air trop conventionnel, de l’opportunisme en pépites disséminées un peu partout, de la morale, au besoin religieuse parce que ça fait plus sérieux, de l’arrivisme (il faut bien vivre), de la solidarité télévisuelle, assez de racisme pour pas passer pour un con au bistrot du coin et suffisamment de tolérance pour conserver de bons rapports avec son voisin de palier. Plus rien de tout cela n’est pesé, estimé, évalué de quelque façon que ce soit, tout est acheté au décrochez-moi-ça du prêt à penser et vendu à la découpe dans les magazines spécialisés, entre un sondage pour savoir si on peut plaire après trente-cinq ans et un reportage sur votre prochaine villégiature estivale. 

Je parle ici de ce qui s'est passé dans nos contrées européennes où il advint autrefois que la pensée fleurît. Ces remarques ne valent évidemment pas pour tous les pays où l’on a toujours préféré l’abrutisme à tout autre système de pensée et où l’idée même de penser par soi-même plutôt que de couper la gorge de son prochain, d'abonder les goulags, de gazer les juifs ou de lapider les femmes n’a jamais effleuré personne.

Je parle d'ici où il y eut parait-il, un temps où les intellectuels résistaient à la montée de la bêtise... c'était bien avant la télé !

Mais Dieu merci, chez nous, il reste le « Libertinage » qui scintille en néons roses et permet aux plus fortunés de montrer à quel point ils sont au-dessus des contingences de la morale en s’affichant dans des soirées échangistes, en achetant les services d’esclaves sexuelles siliconées ou en proposant des parties de touche-pipi à leurs amis dans leur sous-sol transformé en chambre de torture pour rire ; il reste le tourisme sexuel qui permet de montrer à quel point on est libéré en allant forniquer avec les miséreux des antipodes sans s’emmerder avec les considérations sur le sexe la morale, le genre ou l’âge de l’orifice dans lequel on s’agite.

Ces activités ne seraient d’ailleurs rien s’il elles n’étaient complaisamment offertes par les réseaux médiatiques aux fantasmes des citoyens ordinaires, frustrés, las et onanistes qui ne rêvent que d’avoir les moyens de faire encore plus fort le jour improbable où ils en auront les moyens. 

 

Le libertinage est mort et son cadavre pue mais il en reste le souvenir...

Libertin(s) etc.

Une seule solution !

Libère Tintin !

Casanova etc.
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Casanova etc.

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