Le Mandat
de Nicolaï Erdman
par les Escholiers
mis en scène par Aymeric Chauffert
C’est de théâtre qu’il s’agit.
Le vrai, celui qui dérange, ne respecte rien sinon le public, et utilise le rire comme une arme. Le rire cruel et qui ne recule devant aucun ordre établi, aucune morale, aucune oppression, utilise toutes les images, tous les ridicules, ose tout.
Faut-il dire que c’est de théâtre russe qu’il s’agit ? C’est un qualificatif ambigu... la littérature, le théâtre, la musique russe sont pleins de chef-d’oeuvre, pas de doute là-dessus, mais les grands espaces déserts, le vent froid, la mélancolie, le romantisme exacerbé qui s’y trouvent ne forment pas d’ordinaire un ensemble d’une grande gaité... Nous n’avons pas l’habitude de cette société que montre Le Mandat, vive, trépidante, prompte à se jeter avec un égal entrain et tout en même temps dans des enthousiasmes frénétiques, des complots ridicules, des engagements héroïques, des mensonges éhontés, des politiques suicidaires, des promesses de gascons et par dessus tout, prête à tenir pour vérité première ses propres âneries.
«Le Suicidé» que Nicolaï Erdman écrivit en 1928 fut censuré. Pourtant, en 1925, le Mandat avait fait un triomphe. Le menaçant appareil soviétique avait déjà commencé son travail d’écrasement de la raison et c’était sans doute un soulagement d’en rire. Mais le Parti s’en était moins diverti que le reste du monde. En 1933, Nicolaï Erdman fut déporté en Sibérie puis exilé à Tomsk jusqu’en 1942. C’est ainsi, ou parfois pire encore, que les brutes traitent les rigolos.
Les Escholiers ont placé la barre très haut cette fois-ci en choisissant cette pièce un peu oubliée et nécessitant, comme toujours les spectacles comiques, un travail de grande précision. Il y a énormément de texte, énormément de personnages et énormément de références à la période de la fin du tsarisme et des débuts du communisme, ce qui constitue tout de même trois obstacles conséquents auxquels vient s’ajouter le fait que la pièce dure deux heures et demie. Mais la mise en scène de Aymeric Chauffert, l’écoute et la complicité des comédiens, la netteté de leur diction forment un joyeux torrent qui laissent toute sa place à la drôlerie hénaurme de ce texte extraordinaire.
Quant à la durée, Einstein (cité dans la pièce) expliquait sa théorie de la relativité de la façon suivante : «Une heure qu’on passe avec une grosse dame sur les genoux est infiniment plus longue que plusieurs passées en compagnie d’une jolie fille.»
Il y a des milliers de choses moins agréables à faire que passer du temps avec cette jolie fille là.
Pierre Launay
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